Pascale Chemin, voix de Shepard

Mass Effect Saga

 

Salut Mass Effect Saga,

Je fais partie de ces gens un peu bizarres qui ont une flopée de Shepards, mais qui en plus sont incapables de les jouer avec la même voix, donc jouer en plusieurs langues s'impose (je vous conseille d'ailleurs de jouer à Mass Effect en italien, c'est épique). 

Et dans le lot, c'est ma Shepard française qui m'a le plus marquée. Du coup, inutile de dire à quel point j'ai été ravie de rencontrer Pascale Chemin, doubleuse de Shepard dans la version française, qui a gentiment accepté de nous rencontrer pour une longue interview au Dernier Bar avant la Fin du Monde, à Paris. Pour ceux qui connaissent un peu sa voix, vous l'avez peut-être également entendue dans Dragon Age dans le rôle de Dame Isolde ou de Leandra Hawke, ou dans des mangas tels que Excel Saga ou Nana Komatsu... pour les plus connus.

Donc, Pascale, encore un grand merci pour ta disponibilité et ta gentillesse, ce fut un immense plaisir de mener cette interview avec toi. Au plaisir de te revoir et de t'entendre à nouveau !

Bon visionnage (ou bonne lecture) à tous !

 

En bonus, retrouvez Pascale Chemin et ses réactions face à des scènes choisies dans Mass Effect 2 et 3 !

 

Français

(00:12) Kelly : Alors bonjour Mass Effect Saga ! Donc on a quitté malheureusement notre belle destination exotique qu'était Londres pour retourner à Paris mais on est très contents, parce qu'on a réussi à contacter Pascale Chemin, ici présente, qui est la voix de Shepard femme en français. Donc encore une fois merci d'être avec nous, ça nous fait super plaisir de t'avoir... 

(00:32) Pascale Chemin : Eh bien merci !

(00:33) Kelly : Je t'en prie ! Donc on va commencer simple. Est-ce que tu pourrais te présenter un petit peu, nous parler de ta carrière, de ce que tu aimes ? 

(00:41) Pascale Chemin : Alors oui, bonjour, je m'apass... je m'appelle ! Voilà, ça commence bien. Je m'appelle Pascale Chemin, je suis née le BIP, parce que ça ne se dit pas ! Je suis comédienne, j'ai une formation de théâtre, j'ai fait la Rue Blanche il y a de très très longues années, dans un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, je pense. Je suis un peu la doyenne ici !

Voilà, donc je suis comédienne et depuis quelques années je fais essentiellement du doublage avec des séries, des dessins animés, des films, des documentaires... et du jeu vidéo ! Voilà, à peu près, en gros ce qu'on peut dire ! (rires) Voilà !

(01:34) Kelly : Alors justement ! Tu nous as dit que tu faisais du doublage, est-ce que tu as une journée type en tant que doubleuse ? 

(01:40) Pascale Chemin : Une journée type en tant que doubleuse... on m'appelle par exemple pour un rôle, il y a des horaires qui sont relativement cadrés, en général c'est 9h30-18h30 sur un plateau. Donc je vais sur le plateau de la société qui m'a contactée. En général c'est le directeur artistique qui fait sa distribution, et donc on enregistre ; en fonction de la durée du rôle, on peut rester plus ou moins longtemps sur un plateau.

On n'enregistre pas le film – si c'est un film – forcément d'une façon chronologique, parce qu'on essaie d'enregistrer avec les partenaires pour que ça matche mieux et pour que ça parle mieux. On travaille, alors comment est-ce qu'on travaille : on est face à une barre, on a l'écran devant nous avec le texte qui est écrit sur la bande rythmo.

On écoute évidemment la scène, une fois, deux fois. On commence à l'enregistrer, après on voit si le jeu est bon – enfin le jeu correspond – si le synchronisme correspond, et puis après on enchaîne les boucles. Voilà, c'est aussi simple que ça ! On n'a jamais le texte avant, quelquefois, on est convoqués, on ne sait pas forcément pour quel film, on ne sait pas forcément pour quel rôle, mais voilà, ça peut aussi être la découverte !

 

(03:13) Kelly : D'accord ! Mais ça t'arrive de savoir d'office qui tu vas doubler ! Par exemple pour Mass Effect tu sais... 

(03:18) Pascale Chemin : Ah oui ! Ben oui, oui, bien sûr ! Quand c'est sur la durée, quand c'est une série, on sait forcément – quand on est convoqués, on sait que ça va être pour le personnage de la série, etc. Donc oui, pour Mass Effect, bien sûr, quand on prend date, quand on dit « Voilà, il y a un nouveau batch, il faut une nouvelle séance », là, je sais que c'est pour Shepard.

Mais si j'ai passé des essais, que je suis prise pour une série et qu'on m'appelle, je sais que ça va être pour cette série-là, bien sûr. Mais voilà, quelquefois on peut m'appeler pour un truc, je sais pas forcément... on peut me dire « T'as déjà doublé cette comédienne ». Donc je vais la doubler sur un autre produit. Voilà en gros comment ça se passe !

(04:05) Kelly : Ok, super ! Est-ce que tu aurais des conseils ou des techniques pour quelqu'un qui voudrait se lancer dans le doublage ? 

(04:14) Pascale Chemin : (rires) Ben, je sais pas si je suis la mieux placée pour en donner ! (Tes trucs, par exemple !) Moi j'ai beaucoup appris en voyant des gens – en assistant à des plateaux, et en voyant des gens doubler, voir comment ils arrivaient à acquérir une certaine dextérité à la barre, c'est-à-dire c'est quand même... je sais pas si le doublage est simple ou compliqué, c'est pas la question, c'est qu'en fait il y a une technique comme dans toute chose.

Au cinéma c'est une certaine technique, au théâtre c'est une certaine technique, le documentaire, ça fait appel à une autre technique, et le doublage c'est aussi une autre technique. Donc il n'y a pas que la technique, il y a aussi le comédien, sa capacité à jouer. Mais y a quand même... c'est-à-dire plus on fait du doublage, je pense, plus ce sera facile. Parce qu'il y a quand même certains paramètres qu'il faut un petit peu maîtriser, ou qu'il faut en tout cas emmagasiner.

À savoir, il faut être capable de lire... d'abord d'écouter, c'est important, pour essayer de coller le plus possible à la bande originale. Donc ça c'est important, on ne fait pas n'importe quoi. Ensuite, il faut être capable de lire le texte et en même temps ce qu'on appelle monter à l'image, c'est-à-dire de voir ce que le comédien ou la comédienne qu'on double fait à l'image : si elle respire par la bouche, si elle respire par le nez, si elle est... les appuis qu'elle prend dans la phrase. Alors tout ça aussi, on est vachement aidés avec le texte, quand ils sont bien écrits, c'est juste génial, parce qu'on a plus qu'à interpréter. Quelquefois il faut un petit peu changer, mais il faut voir comment est-ce qu'on va anticiper la phrase. Il y a aussi une question d'anticipation de la phrase, il faut être capable d'avoir tout le sentiment de la scène, voir la progression... voilà, c'est une question de jeu, mais il y a des paramètres techniques.

Oui, je sais pas trop comment expliquer (rires) parce qu'au bout d'un moment, il faut que ce soit naturel ! (Il faut que tu arrives à te libérer de la technique) Ouais voilà ! Moi je pense que ce qui est important, en doublage, indépendamment de la voix, c'est le fait d'être dans le rythme et dans la respiration du comédien ou de la comédienne qu'on double. C'est-à-dire voilà : il y a des rythmes où tout d'un coup on va être très à l'aise dans les respirations, dans le parlé, dans le rythme du parlé de la personne. Ça, je pense que c'est important. Alors oui, il faut assister, il faut pratiquer, il faut pas avoir peur de se planter, et puis il faut surtout prendre vachement de plaisir ! Parce que si on s'autocensure soi-même, avant d'avoir commencé en disant « Putain, là je vais pas y arriver », etc. on se bloque, voilà.

On est là pour essayer, c'est exactement comme au théâtre où il y a des répétitions : les répétitions on est là pour se planter, on est là pour recommencer, pour trouver. Sur un plateau, c'est exactement ça, sauf que bon : on a un petit peu moins de temps. Donc voilà, les conseils : écouter, regarder les gens à la barre, écouter un directeur de plateau, ne pas s'autocensurer, accepter de refaire, de refaire aussi ! Voilà !

(08:07) Kelly : Est-ce que tu notes des différentes entre doubler du manga, de la série, du documentaire, et du jeu vidéo en particulier ? 

(08:15) Pascale Chemin : Oui ! Doubler ce qu'on appelle du live, c'est-à-dire des personnages réels, c'est quand même pas tout à fait la même chose que doubler du dessin animé. Parce que j'ai l'impression que dans le dessin animé on doit quand même accentuer certains petits traits de caractère, surtout dans le manga – moi j'ai quand même fait beaucoup de manga – il faut vraiment, vraiment y aller. Il y a une forme de tonicité et d'implication... je dis pas que c'est une caricature parce qu'il faut pas aller jusque-là, mais il y a quand même une énergie qui est pas tout à fait la même. Les deux, il faut être énergique, c'est pas la question, mais je pense que l'énergie ne sort pas de la même façon.

 

Dans le live, il faut coller de la façon la plus réaliste possible à qui se passe. Dans le manga, la voix peut être un petit peu plus trafiquée, ou dans le dessin animé, ce qu'on appelle des trucs un peu cartoon. Dans le live, je pense qu'il faut avoir une sincérité, ou en tout cas il faut que le résultat donne une sincérité absolue. Et alors le jeu vidéo, c'est pas du tout la même chose, parce que le jeu vidéo, on enregistre pas du tout de la même façon qu'en doublage. On n'a pas d'image en général, on n'a pas forcément la continuité dialoguée, et puis on peut enregistrer, exactement là par contre comme en doublage, vraiment dans le désordre absolu. Donc ça change quand même un peu.

(10:31) Kelly : Parce que justement, comment ça se déroule, typiquement, une journée d'enregistrement de dialogue de jeu ? Donc spécifiquement, tu te retrouves face à un écran, t'as pas d'image... ? 

(10:39) Pascale Chemin : Alors en fait en général, on est seul, on n'enregistre jamais avec quelqu'un ; on est seul en cabine son, de l'autre côté de la vitre on a le directeur artistique et l'ingé son, et puis on a un écran de télévision, avec là non pas des boucles qui défilent mais des fichiers, on a les phrases, chaque fichier est dans une petite case, et puis on a un casque, ce qu'on n'a pas forcément... ce qu'on n'a d'ailleurs souvent pas en doublage ; on a le casque, on entend la voix originale, et après quand même le directeur artistique est là pour donner des indications de jeu, où est-ce que ça se situe dans l'histoire, dans quel contexte c'est. Et puis après on y va !

Après on peut avoir... on a deux écrans : on a un écran avec le texte, et on a un écran avec le spectre vocal, en gros. Donc s'il y a des contraintes de temps, par exemple, sur un fichier il peut y avoir des contraintes de temps, à ce moment-là il y a le spectre vocal de la voix anglaise qu'on voit, qui défile pendant qu'on l'entend, et donc nous après on enregistre, et il faut que l'enregistrement en français soit à peu près équivalent en temps soit à l'anglais, soit à une autre langue si c'est une autre langue qu'on double.

Donc il peut y avoir des contraintes de temps, quelquefois il y a pas de contrainte, donc on y va. On entend, on y va, il faut que le son soit propre, il faut que le sentiment de ce qu'on veut faire passer soit compréhensible : tout d'un coup on peut se gourrer dans l'intention, donc on refait, on peut se gourrer en lecture (rires), ce qui donne de charmants bêtisiers... en gros c'est ça. La journée se passe essentiellement comme ça. C'est-à-dire on est seul, il y a pas de barre, on est seul face au micro avec le casque, et puis on joue les fichiers. Voilà.

(13:07) Kelly : Tu avais sûrement pas idée de l'ampleur que ça allait être quand tu as commencé Mass Effect, je pense ? 

(13:11) Pascale Chemin : Non, pas du tout. (Rires) Mais encore maintenant ! Non, pas du tout, en fait j'ai passé des essais, j'ai été convoquée pour des essais comme quelques comédiennes et quelques comédiens pour d'autres rôles, et je suis venue passer les essais, et après le client a choisi ma voix et on a commencé à enregistrer. Je savais pas du tout que ça allait durer aussi longtemps ! Quelques années quand même, c'est pas mal. Donc je pense que le sentiment... on fait toujours les choses de la même façon, on les fait toujours avec cœur, avec plaisir, on a envie de bien faire, c'est pas la question. Il y a pas la question de l'implication dans ce qu'on fait. Mais honnêtement, pour moi le jeu vidéo c'est un monde que je ne connais absolument pas. Vous vous en êtes un peu aperçus... (rires) Donc je connais absolument pas.

Donc ouais, effectivement, que des gens me contactent pour me dire « ah là il va y avoir une suite, il va y avoir machin, est-ce que vous allez faire la voix ? », voir des trucs de forums sur Internet à tire-larigot, ouais, c'est assez étonnant. Je suis encore un peu étonnée ! C'est plaisant, ça fait extrêmement plaisir... après du coup on a un peu plus le trac ! (rires) La pression monte un peu ! On se dit putain... mais voilà, non, au début je savais pas du tout ce que c'était. Mais en général, pour tous les trucs de jeux vidéo, pour tous les enregistrements, je ne sais absolument pas ce que ça va être. Et peut-être que c'est tant mieux. Enfin, j'en sais rien, je... (t'as peut-être moins la pression au début) Ouais, j'ai moins la pression. Et puis surtout c'est... donc moi je joue pas !

Que ce soit bien clair, je ne joue pas. On n'a pas forcément les images, on a pas la continuité dialoguée, on connaît pas tous les personnages... c'est quand même des mondes assez hallucinants avec des espèces, des machins, des trucs, etc. qui sont... je suis pas du tout dans le monde de la science-fiction, j'y connais pas grand-chose, je connais très mal le monde du fantastique, donc c'est un truc que je maîtrise pas du tout.

Donc tout d'un coup, aller là-dedans, c'est un peu étonnant. Ça peut être compliqué pour tout ce qui est prononciation. En général il y a une bible c'est-à-dire qu'en fait on va dire les turiens, on va pas dire les turianes, on va dire les asaris (avec liaison), les asaris ou les asaris, je sais même plus si on fait la liaison, on va dire les krogans, on va pas dire les krogans, donc tout ça il y a une bible comme ça on sait, quelquefois, d'une année sur l'autre, on oublie, on se dit « putain merde, on disait les krogans ? Les krogans ? » donc on regarde, il y a les trucs. Mais quelquefois, il y a des phrases, des machins, on se dit « Mais qu'est-ce que ça veut dire ? » parce que c'est quand même un peu compliqué mais voilà ! On imagine pas le truc.

 

Pour le 3, c'est clair que j'avais un peu plus la pression que sur le 1 ! Mais je sentais que l'enjeu – d'abord parce que c'était le dernier, donc finalement au bout de plusieurs années, on se dit « Ah, c'est le dernier ? », donc y a un petit pincement au cœur quand même ! On se dit qu'on va... on essaie toujours de bien faire les choses hein ! C'est pas la question, l'implication, c'est ce que je disais, c'est exactement la même, mais du coup il y a un petit truc comme un compte à rebours qui a commencé. Il y a un moment ça va être la fin, donc... je dis pas qu'on savoure plus les trucs, mais je sais pas... inconsciemment, il y a un petit quelque chose qui est différent. Forcément. Et quand on nous dit « ben voilà, c'est fini. », ça fait un peu bizarre !

Moi je vais raconter une anecdote, quand j'ai passé les essais pour Mass Effect... je venais d'être maman, et j'avais une petite fille qui avait quelques mois que je portais sur le ventre, et donc je suis arrivée au studio pour les essais. Donc effectivement, ma fille restait en dehors du truc, elle pouvait rester une demi-heure. Et je suis arrivée au moment où Gilles Morvan faisait son essai. Et ma fille pleurait. On arrive, elle pleurait, elle pleurait... on rentre, elle entend la voix de Gilles, elle s'arrête. Il avait une voix tellement chaude, tellement pleine, tellement... wow ! Entière, je sais pas comment expliquer ! Mais ça a été net, net, net ! Elle s'est arrêtée.

Et j'ai dit « Mais c'est qui ce mec ? (rires) C'est QUI ? » Un truc vraiment rond, entier, plein, je sais pas comment expliquer. Donc voilà, moi je passais juste après. Et ça, je me souviens très bien du lieu, je me souviens très bien du truc, je me souviens très bien... et je me souviens absolument de mon étonnement, et du truc où ça s'est arrêté net, et le moment où j'ai écouté Gilles. Et c'est la première fois que je l'entendais, enfin je l'avais sans doute entendu sur d'autres trucs, parce que c'est quelqu'un qui travaille énormément et qui a beaucoup, beaucoup de talent, mais ça, pour moi, mon souvenir de Mass Effect, mon premier souvenir, c'est plus Gilles que réellement mon essai. (D'accord, c'est marrant !) Ouais, voilà !

 

(19:42) Kelly : C'est marrant. Bon, ben vous saurez que... Gilles Morvan, c'est la voix de Garrus, vous saurez que Garrus sait (Qu'il fait beaucoup d'effet!), sait calmer les bébés ! Entre autres ! Voilà, c'est marrant (Il fait un effet bœuf). Ouais, c'est rigolo ! Voilà donc, sur la durée comme tu disais, tu étais impliquée mais (Oui, parce qu'on fait toujours les trucs...) Voilà, tu fais bien les choses, mais tu savais absolument pas... (Non, absolument pas.) Et au final, tu avais un peu plus de pression. Et quand t'as du dire au revoir à Shepard, quelque part, ça t'a... ? 

Pascale Chemin : Ben ouais ! C'est bizarre parce qu'en même temps... c'est ma voix, donc il y a forcément des choses de moi, belles ou pas belles. Mais en même temps, c'est un personnage qui m'est étranger parce que je connais très mal le monde du jeu. Je n'y ai pas joué. Je sais pas qui elle est, je sais pas ce qu'elle fait, et en même temps, quand elle tombe amoureuse, quand elle voit quelqu'un crever, quand elle donne un ordre, c'est quand même moi !

C'est moi, et c'est quelqu'un d'étranger, donc c'est assez bizarre. Quand les gens m'envoient des trucs sur Facebook en me disant « Tiens, il y a tel truc » et que je vais quand même sur Youtube voir, j'entends ma voix ! C'est moi ! Et c'est pas moi. Et en même temps, sur un film, je peux regarder le film donc je sais ce que mon personnage va faire et tout ; là je ne sais pas, puisque le personnage est évolutif selon le choix du joueur.

Donc je ne sais pas ce que devient Shepard, je ne sais pas qui est Shepard, je ne sais pas la réaction qu'elle peut avoir... la réaction de ta Shepard va être différente de la tienne ou de la sienne, etc. Donc c'est un truc qui m'échappe totalement et en même temps, quand elle gueule c'est moi, quand elle est sympa, pas toujours.. (rires) c'est moi ! Donc je me reconnais ! Je me reconnais sur quelqu'un que je ne connais pas. Et sur quelqu'un pour lequel j'ai, quand même, beaucoup de sympathie, parce qu'elle m'a accompagnée, qu'elle m'accompagne peut-être encore plus maintenant qu'avant.

C'est ça qui est très bizarre : c'est que moi, je l'ai quittée, puisque c'est fini. Et qu'elle est toujours là, et qu'on m'en parle toujours, je pense qu'il n'y a pas une semaine sans que sur Facebook on m'en parle ! (À ce point !) Ouais ! C'est un peu étonnant. C'est étrange. Mais en même je suis pas Shepard, je suis Pascale Chemin, quelqu'un de normal, comme tout le monde, pas pire, pas mieux, peut-être pire que les autres, donc y a pas de... c'est quelque chose qui ne m'appartient pas, mais avec trucs de moi.

Enfin je sais pas, c'est étrange. C'est agréable, et en même temps c'est un peu déstabilisant. Je peux pas l'expliquer.

(23:06) Kelly : J'imagine. On sait que quand vous enregistrez du jeu, vous êtes seuls face à un micro. Toi, de temps en temps, tu avais accès aux fichiers de Jennifer Hale qui est la doubleuse anglaise de Shepard (Bien sûr !), donc tu pouvais caler ta performance sur elle. C'était systématique ? Et est-ce que tu avais accès aux fichiers français des autres personnages ? Par exemple quand tu avais un dialogue avec un autre personnage... non ! C'était que Jennifer Hale ? 

(23:32) Pascale Chemin : Oui, parce qu'en fait, on enregistre pas au même moment. Un jeu vidéo, c'est très très long à développer, ça demande énormément de travail. Il y a des dates de sortie qui sont programmées, et là par contre, les enregistrements, ça va très très vite ! Le travail en amont est colossal, il est pas à négliger. Il y a des gens qui font un travail incroyable avant, et tout d'un coup les séances d'enregistrement se succèdent pour tous les personnages.

Sur Mass Effect il y a énormément de dialogue ! Quelquefois on enregistrait sur deux plateaux. Quand moi j'étais en studio – oui, on dit pas plateau, on dit studio en jeu vidéo – quand moi j'étais en studio, il y avait un autre studio à côté où il y avait un autre personnage qui pouvait doubler. Donc on n'a pas forcément le truc. Et les mecs n'ont pas le temps de monter pour dire « Bon voilà, Garrus va te répondre ça, ou Liara va te répondre ça, machin ». Ils ont pas le temps. Il faut que ça parte en montage, il faut qu'après le client entende, il faut qu'après ça soit validé, qu'il n'y ait pas de retake c'est-à-dire de choses à refaire, etc. etc. Donc il y a un travail qui est monumental, les mecs ils dorment plus, c'est juste l'enfer !

 

Quelquefois on va caler une séance d'enregistrement, par exemple on m'appelle dix jours avant pour me dire « là il faut qu'on enregistre entre telle date et telle date, donc quelles sont tes dispos sur mardi-mercredi-jeudi-vendredi ». Donc on va caler, je sais pas, mercredi : et puis on me dit « merde, on a pas reçu les fichiers ». Donc si on a pas reçu les fichiers, si on a pas reçu les audios anglais, c'est beaucoup plus difficile de travailler ! Parce qu'on a quand même l'intention ! Le but c'est quand même de se caler sur ce qui a été fait. Donc on dit « On va décaler ». Ok, on décale, ça pose pas de problème. Sauf que leur date de livraison, elle pas décalée ! Donc tout d'un coup voilà !

Nous on n'arrive pas en dernier, parce qu'il y a effectivement tout le montage, tout le nettoyage, etc, tous les trucs pour livrer des audios qui soient propres. Mais on arrive un peu en bout de chaîne. Donc il faut qu'il y ait eu l'adaptation qui ait été faite, il faut laisser du temps ! On est dans une période où malheureusement pour les gens, la date de sortie ne se décale pas mais le temps de travail diminue un petit peu. Mais pour Mass Effect, la date avait été prévue … (Oui, le jeu a été retardé) Le jeu a été retardé, bon tant mieux ! Mais voilà, après ça demande un gros, gros travail. Donc non, on n'entend pas les français. (Mais tu avais quand même accès aux fichiers de Jennifer Hale) Ah oui ! Oui. Alors, pas sur tous... (rires) Mais sur le 3, ouais.

En fait, sur le 1 et sur le 3, ça a été le même directeur artistique, Luis, qui est un cadreur de Mass Effect, et donc ça c'est extraordinaire de – enfin c'est pas extraordinaire, c'est normal, mais je pense que c'est fondamental de travailler avec la personne qui connaît le jeu de A à Z, qui est le mec qui sait exactement ce qui va se passer. Et pour ça, Luis c'était top. C'était vraiment, vraiment top. Donc sur le 1, oui, bien sûr. Sur le 2, ça a été beaucoup, beaucoup plus chaud dans les enregistrements. Et sur le 3, évidemment j'avais tous les audios, et quand je ne les avais pas, parce qu'il y avait des petits problèmes de livraison, j'entendais l'audio de Mark [Meer]. Ce qui est aussi important.

Et puis j'ai été très très gâtée sur le 3, parce qu'il y a eu Luis quasiment tout le temps, et j'ai eu quasiment le même ingé son, ma Lolotte, que j'adore, et qui est un super ingé son. Donc c'est bien aussi de travailler parce que le boulot de l'ingé son, il est important, il est vachement important. C'est lui qui sait si l'audio va être utilisable ou pas. Donc il faut des mecs qui travaillent super bien... j'en ai eu d'autres hein, bien sûr, j'ai beaucoup travaillé avec Laurent sur les Mass Effect. Je crois que sur Mass Effect 2 il était là déjà... et sur d'autres jeux vidéo, et ça, c'était un grand, grand plaisir. Vraiment. Et il le sait ! (rires)

Parce qu'on se charriait beaucoup, et il se foutait bien de moi, parce que moi j'ai la particularité quelquefois de pas... en fait, ce qui est important, c'est pas tellement de ressentir... pas l'émotion, mais le sentiment du personnage : c'est de donner un sentiment clair. C'est-à-dire que si le personnage est en colère, moi j'ai pas besoin d'être en colère, je m'en fous. Mais j'ai besoin de donner le signe clair de la colère. Ou dans l'émotion, de donner le signe clair de l'émotion. Et donc, quelquefois, sur des choses qui étaient peut-être un petit peu plus en nuance, j'avais envie de faire des trucs avec une voix un petit plus voilée, après ça c'est des trucs, comment placer sa voix, etc... Et ça, ça plaisait pas du tout à Laurent ! (rires) Il disait « Non, on peut la refaire ? » Donc je savais, parce qu'au final, le signe donné n'est pas un signe suffisamment fort pour le joueur.

 

Au théâtre, c'est exactement la même chose – au cinéma j'en ai fait moins, donc je sais pas – au théâtre, le comédien n'a pas besoin de s'effondrer. Il a pas besoin d'être ému réellement de son texte et de se complaire dans son – je pense hein ! – dans son émotion. Il a simplement besoin de faire passer une émotion. Et que par contre, le public, lui, soit touché, c'est-à-dire que le signe qu'envoie le comédien soit un signe suffisamment clair pour dire « Là effectivement, je suis touché ». La barrière est vraiment infime ! Mais il faut pas être un peu autiste, et s'enfermer dans son truc en disant « putain là je suis content, j'ai donné une belle émotion, parce que moi-même je suis ému. » Ça je pense qu'on n'en a rien à péter. Vraiment, on n'en a rien à foutre. C'est simplement que la personne en face reçoive la chose, et c'est seulement à la personne de dire « Ouais, là je comprends et là je suis ému-e », ou « là je suis pas ému-e » et le truc est raté.

Enfin, je sais pas si je me fais comprendre hein ! Ça m'a l'air... (Si, si !) Mais c'est très, très mince. Pour ça, j'avais joué une pièce qui était assez importante, c'était une pièce des enfants qui échappaient aux camps de concentration, qui s'appelait Kindertransport. Moi je faisais une femme d'une autre génération, une jeune fille d'une autre génération qui ne savait pas qu'elle était juive parce que sa mère lui avait caché ses origines. Et tout d'un coup, elle comprenait ça, c'était un truc qui se passait dans les années 80 à Londres, et elle disait « Mais pourquoi tu m'as enlevé mes racines, quelle est mon identité », c'était sur ce travail-là. Sur le travail du souvenir.

Et il y avait un metteur en scène, un comédien hyper talentueux qui s'appelle Jean Négroni, qui a fait une carrière extraordinaire. Jean me disait « Ne te complais pas là-dedans. Il faut que le désarroi de cette femme qui n'a pas ses repères et qui n'a pas ses racines, donc qui ne peut pas grandir, quand on ne sait pas d'où on vient c'est extrêmement compliqué, que toi Pascale tu pleures là-dessus, on s'en contrefout. Il faut que ce soit les gens dans la salle qui comprennent la douleur... mais toi non ! » Donc voilà, après, la limite, elle est infime, mais elle est quand même fondamentale. (Il faut pas la franchir.) Il faut pas la franchir parce que sinon on passe à côté, et les gens disent « Ouais ok, elle pleure bien, c'est super » Mais on est en démonstration de quelque chose, je crois. Quand c'est... enfin voilà, c'est compliqué !

(32:27) Kelly : Oui, oui, j’imagine ! Quel types de retours tu... parce que toi, tu es plutôt connue pour tes rôles en tant que Shepard, bien sûr, mais aussi en tant que Nana et Excel dans le monde du manga - c’est très marrant d’ailleurs - quels types de retours tu as eu pour Shepard de la part des fans ? 

(32:44) Pascale Chemin : Aha ! (rires) Alors, de la part des fans... des trucs assez touchants... moi je suis quelqu’un de très entier, alors... il y a une chose m’a qui un jour énormément, énormément émue. Il y a un garçon sur Facebook qui m’a contactée, parce qu’il joue aux jeux de... putain j’vais être, ça y est... (Ooh !) putain ! Il m’a contactée un jour parce qu’il joue à Mass Effect et il m’a dit « Vous êtes la voix de Mass Effect, et je voulais juste vous parler d’une petite chose. J’ai été très malade et j’étais dans un service avec un petit garçon, qui s’appelait Kevin. Ce petit garçon avait un cancer, et il s’est battu, battu, battu contre son cancer... et pour se battre il écoutait un manga avec une fille qui était hyper dynamique, hyper machin, qui avait la pêche, qui en voulait... et il me disait “tu vois, ce personnage me donne la force de me battre, de me battre. »

Kevin est parti. Julien lui est là, toujours, heureusement. Et il m’a dit « en fait, ce personnage - je sais plus quel manga c’était - c’était votre voix, et je voulais juste vous dire que vous avez accompagné un petit garçon. Et moi je suis fan de jeux vidéo, et j’ai fait le rapprochement entre Shepard et vous. Je voulais juste vous dire ça. » Ça fait des années, on s’est rencontrés, c’est un super beau cadeau qu’il m’a fait, Julien, en me disant ça. Donc quand quelqu’un me dit qu’il est content, forcément ça me touche. Et c’est pour ça que je réponds. Et c’est pour ça que je trouve que c’est normal. Ça fait partie de mon métier, ça fait partie de moi.

C’est sûr que je suis aussi quelqu’un de très émotif donc effectivement, quand sur des blogs, j’entends que Shepard femme a une voix de casserole, que c’est insupportable, que c’est à gerber, etc. ça me fait mal. Les gens ont le droit de le penser, c’est leur truc, mais ça me fait mal. C’est vachement dur, on fait du mieux possible. Ça a le droit de ne pas plaire à des gens, j’aimerais que ça plaise à plus de monde ! Mais voilà, c’est comme ça.

 

Donc effectivement, quand j’ai des retours qui sont extrêmement bienveillants, oui, ça me fait vachement plaisir, c’est normal. En même temps, ces gens bienveillants sont capables, et je l’espère, de me dire les moments de faiblesse, à certains moments, où ils pensent que voilà... eux, il le sentent un petit peu trop, etc. Ce que je veux dire, savoir ce qui est bien ou pas bien, dans l’art, parce que quand même le doublage, la voix, c’est de l’art ! On peut trouver ça dérisoire, on peut trouver ça facile, on peut trouver ça con, etc, c’est quand même de l’art. Je pense qu’on peut pas dire “C’est nul”, “C’est à chier” ou “C’est absolument génial, topissime”. On peut dire “Ça me touche”, ou “Ça me touche pas”. Je suis plus sensible à ça - non pas qu’on m’explique, parce que chacun a sa sensibilité - je trouve ça un petit peu plus entendable pour moi - je sais pas si c’est français - de me dire “Là ça me touche, ce que vous faites me touche” ou “Ce que vous faites ne me touche pas”. Et on a le droit.

Maintenant de dire “Ce que vous faites c’est de la daube”, ça me fait mal, c’est clair. Et en même temps, moi comme j’ai dit, j’ai une petite fille, je lui apprends à ne pas dire quand elle va voir un film, une expo, une pièce de théâtre, “C’est nul” ou “C’est génial”. (J’ai pas aimé) J’ai pas aimé ! Voilà, je préfère “J’ai pas aimé, pour telle ou telle raison”, quand on peut l’expliquer. Quelquefois ça s’explique pas, puis c’est comme ça. Ou dire “J’ai aimé pour... ça j’ai adoré parce que ça m’a fait penser à tel truc”. Donc effectivement, quand j’ai des retours hyper sympas, des gens qui ont envie de me remercier, forcément ça me fait plaisir et forcément je prends du temps pour eux. Je veux dire, le jeu il existe aussi grâce aux joueurs, donc c’est normal.

(38:04) Kelly : Ben je peux te dire que la mienne, de Shepard, je ne l’imaginerais avec aucune autre voix. Donc on va en arriver à la conclusion de l’interview : est-ce que tu as des projets dans le futur dont tu aimerais nous parler ? Est-ce que tu sais, par exemple, si on va avoir le plaisir de t’entendre sur Dragon Age 3 ? 

(38:19) Pascale Chemin : Alors, je ne sais pas ! Je ne sais pas, j’aimerais bien ! Je fais un appel au studio qui... (rires) Non, je ne sais pas, là je suis un - alors sur les jeux vidéo, tant qu’ils ne sont pas sortis, nous avons une clause de confidentialité dans nos contrats. Même des jeux que moi j’ai enregistré, maintenant comme je ne connais pas forcément leur date de sortie, il m’arrive de donner l’information sur un site, qui est RS Doublage, où beaucoup de comédiens sont, et on voit les voix qu’ils font, etc.

La personne, Reynald, qui est chargée du site, ne donne pas l’info tant que le jeu n’est pas sorti. Alors oui, j’ai passé des essais au mois de novembre pour un jeu, j’ai eu une réponse positive, donc je suis super contente. On a enregistré quelques petits trucs, maintenant vous dire ce que c’est... je crois que c’est un jeu qui est assez long, qui est assez dense, aussi, il y a beaucoup que vous avez entendus sur des jeux vidéo. Donc il y a ça, ça c’est un truc qui est important, après la saison 2 de Bask’Up qui est un dessin animé imaginé par Sylvain dos Santos. Il y a la saison 2 qui va s’enregistrer à partir de septembre, donc j’ai déjà des dates d’enregistrement, donc ça, ça va être très sympa, c’est le truc sur Tony Parker.

 

Après, je ne sais pas ! Je suis ouverte à tous les projets (rires) Mais il y a toujours des choses en fait, avant ce qui était intéressant - enfin, ce qui était plus confortable c’est qu’on avait une distance - on savait un peu plus sur le long terme les choses qui étaient reprises. Maintenant dans le jeu vidéo mais aussi dans le doublage, on travaille un tout petit peu plus dans l’urgence, donc on n’a un petit peu moins de temps. Mais ce qui est aussi formidable, parce que on peut vous appeler quasiment la veille pour le lendemain pour faire des trucs, et des trucs qui sont aussi très sympas à faire, bien sûr. Tout est toujours très sympa à faire. Faut toujours faire les choses avec beaucoup de plaisir et beaucoup d’envie. Sinon faut pas les faire, faut refuser. Voilà !

(40:53) Kelly : Ok ! Super ! Est-ce que tu as un dernier mot à dire à tes fans sur Mass Effect Saga ? Parce que tu en as, beaucoup. 

(41:01) Pascale Chemin : Euh... non... (rires) Non, je ne vous ferai pas une démonstration de Shepard bourrée, ça c’est clair ! Je ne vous ferai pas non plus une démonstration de Shepard amoureuse ! (rires) Non, bon, je vais dire “Je dois y aller” ? C’est ça ? (Parfait ! Parfait, super). C’est juste ça ! En tout cas merci de votre soutien à ce jeu qui est quand même un jeu assez phénoménal et assez grandiose, et puis merci à tous les joueurs et surtout merci à tous ceux, tous ceux qui ont bossé sur le jeu, parce que c’est un travail colossal, vraiment, que vous vous ne voyez peut-être pas forcément mais qui est juste monstrueux. Et qui a été fait avec beaucoup de talent. Voilà ! *pied de nez*

(41:58) Kelly : Merci beaucoup Pascale, et à la prochaine ! Ciao ! 

(42:01) Pascale Chemin : Merci à vous ! À toi, à vous ! Ciao !